En matière de communication humaine, une grande partie de ce qui influence nos relations, nos décisions et nos jugements se joue en dehors des mots. Dans Le Grand Livre de la Synergologie, Philippe Turchet propose une exploration approfondie du langage corporel en s’appuyant sur plus de trente années de recherche, d’observations et de croisements scientifiques. Par Philippe Turchet, 2019, 403 pages.
Note : Cet article est une chronique invitée écrite par Steeve Koenig, du blog decodeurhumain.com
Chronique et résumé de "Le grand livre de la Synergologie" de Philippe Turchet :
INTRODUCTION : Pourquoi le langage corporel change notre manière d’entrer en relation
Ce que promet réellement ce livre : Ne vous y trompez pas, la synergologie n’est pas une baguette magique pour lire dans les pensées ou un dictionnaire simpliste où “se gratter le nez = mentir”. C’est une discipline exigeante qui demande d’apprendre à observer avant d’interpréter. Philippe Turchet nous offre une cartographie précise de nos émotions. Il nous apprend que le corps ne ment jamais, non pas parce qu’il est incapable de feindre, mais parce que ses micro-mouvements sont trop rapides et trop ancrés dans notre système nerveux pour être totalement maîtrisés.
L’enjeu du quotidien vers des relations plus authentiques : Pourquoi dévorer ces 400 pages de lexique et de théorie ? Pour une raison simple : l’authenticité.Que ce soit dans votre couple pour désamorcer un conflit latent, avec vos amis pour mieux les soutenir, ou dans votre milieu professionnel pour instaurer un climat de confiance, décoder le langage corporel permet de réduire drastiquement les malentendus. En comprenant ce que l’autre ressent vraiment et non ce qu’il essaie de projeter, vous créez un espace d’échange beaucoup plus sain et profond.
Mon regard : En tant que formateur en gestion de conflit, coach en langage corporel et passionné par le comportement humain, j’ai souvent vu des personnes commettre l’erreur de “l’indice isolé”.On voit des bras croisés et on conclut immédiatement à de la fermeture. On voit un regard fuyant et on relie cela au mensonge. C’est précisément ce que ce livre nous aide à éviter. La synergologie nous enseigne la prudence : un geste n’est qu’un mot dans une phrase, pour comprendre le sens, il faut lire tout le paragraphe.
PREMIÈRE PARTIE : L’humain et le langage corporel
Avant d’apprendre à observer le langage corporel, Philippe Turchet invite le lecteur à un détour indispensable. Celui de nos propres mécanismes de perception. Car si le langage corporel est souvent mal interprété, ce n’est pas faute d’attention, mais parce que notre cerveau est déjà équipé pour produire rapidement des jugements… parfois au détriment de leur justesse.
Cette première partie pose les bases humaines de la lecture corporelle. Elle montre que nous disposons tous, dès l’enfance, d’outils puissants pour percevoir l’autre : l’intuition, l’empathie et l’expérience.Ces capacités nous permettent de nous adapter rapidement dans un environnement social complexe. Mais elles ont aussi leurs limites. Lorsqu’elles ne sont pas interrogées ni structurées, elles deviennent le terreau de stéréotypes, de préjugés et d’erreurs d’interprétation.
Comprendre ces mécanismes est une étape incontournable. Sans ce travail préalable, toute tentative de décodage du langage corporel risque de renforcer des croyances fausses plutôt que d’affiner le regard.
1.1 L’intuition : un gain de temps... et une source d’erreurs
La première impression se forme inconsciemment en moins d’une seconde [1] !Nous avons tous déjà porté un jugement définitif sur quelqu’un avant même qu’il n’ait ouvert la bouche. Cette capacité à “sentir” l’autre est un héritage de notre évolution. Philippe Turchet explique que notre cerveau fonctionne à deux vitesses, un concept popularisé par Daniel Kahneman mais que la synergologie applique rigoureusement à l’observation corporelle.On y trouve la voie rapide et la voie lente.L’intuition c’est évidemment la voie rapide.
La voie rapide :
C’est un processus aujourd’hui bien connu et fondé sur trois réalités :
C’est une association d’idées
Qui est Instantanée
Et Non-consciente
Ce processus permet une association rapide et automatique afin de nous faire une idée rapide sans même que l’on ne sache comment cela nous est venu.C’est une forme de volonté inconsciente qui agit dans notre cerveau pour notre bien.La voie rapide est celle de l’instinct. Elle passe par l’amygdale, une petite structure du cerveau limbique qui agit comme une sentinelle. En quelques millisecondes, elle scanne l’interlocuteur pour détecter un danger potentiel. C’est la découverte majeure de Joseph LeDoux [2].L’auteur donne cet exemple parlant pour illustrer :
“Si, alors que vous conduisiez une auto, vous avez appuyé brusquement sur votre pédale de frein avant d’avoir vraiment vu le danger, vous pouvez remercier votre amygdale.
Pendant que la voie rapide du cerveau a vu la première image et donné immédiatement l’ordre à votre pied d’appuyer sur la pédale, votre cortex, responsable de la seconde voie, a profité d’un petit délai supplémentaire pour vous permettre de comprendre que vous “avez eu chaud !” et que vous avez bien fait d’agir”
Dans la communication, c’est la même chose. Certains détails corporels (le blanc sous l’œil, une micro-expression de dégoût, un recul du buste) déclenchent un malaise immédiat via cette voie rapide.Le problème ? Notre voie lente (le néocortex) arrive après la bataille et cherche à justifier rationnellement ce que nous avons ressenti intuitivement. C’est là que commencent les erreurs.
Le piège des stéréotypes corporels :C’est ici que la synergologie devient un outil de développement personnel puissant : elle nous apprend à nous méfier de notre propre cerveau.L’auteur ici nous apprend à quel point les stéréotypes sont ancrés en nous depuis notre plus jeune âge.
À six mois, les bébés associent les voix agréables à de beaux visages et des voix désagréables à des visages qui le sont moins [3].Nous sommes donc victimes de l’effet de halo .Si quelqu’un est jugé séduisant, nous lui attribuons inconsciemment le fait qu’il est une meilleure personne[4].
C’est ainsi que des caractéristiques purement physiques peuvent influencer nos jugements de manière disproportionnée.La beauté, la stature, l’âge apparent ou certains traits du visage deviennent des indices auxquels nous attribuons, à tort, une valeur morale ou comportementale.Ces associations nous donnent l’illusion de comprendre l’autre, alors qu’elles ne font souvent que projeter nos propres croyances.
Apprendre à décoder le langage corporel commence donc par un geste simple mais exigeant : suspendre le jugement.Non pas pour renoncer à l’intuition, mais pour la remettre à sa juste place.L’intuition n’est pas une conclusion. Elle est une hypothèse de départ, qui demande à être vérifiée, nuancée et enrichie par une observation plus méthodique. En d’autres termes, on redonne le pouvoir à la voie lente et on évite de plaquer nos propres projections et stéréotypes sur l’autre.
Expérience personnelle :Un jour, j’ai été appelé pour un conflit client.Il me paraissait extrêmement arrogant à cause de sa posture très droite et de son menton relevé.Mon intuition me disait que son cas allait être difficile à résoudre (voie rapide). Mais j’ai réalisé ensuite qu’il multipliait les gestes d’auto-apaisement.Sa posture était une “armure” de protection (voie lente).Ce monsieur se protégeait simplement car il était entouré par de nombreux membres du personnel, tous contre lui.En changeant ma lecture, j’ai pu entrer en relation beaucoup plus facilement avec lui avec sa vulnérabilité plutôt qu’avec son apparente arrogance en demandant à tout le monde d’aller voir ailleurs.
1.2 L’empathie et les neurones miroirs : Comprendre l’autre en le simulant
Tout comme l’intuition, l’empathie joue un rôle clef dans la compréhension du langage non verbal.L’auteur nous enseigne dès le début de ce chapitre une très bonne leçon grâce à un exemple similaire à celui-ci :Observez ce geste :
C’est un geste que personne ne vous a jamais enseigné, ni l’école ni vos parents, et qui peut être compris dans le monde entier.Par ce simple geste, vous avez compris que la personne est impuissante face à la situation, à ce que vous dites ou à vous aider par exemple.Le langage corporel et l’empathie sont intimement liés.Être empathique, c’est percevoir ce que l’autre ressent en le regardant.Nous le faisons sans effort, sans parfois connaître l’autre, avec une culture et une langue parfois différentes.Mais pourtant, la magie opère. Nous le comprenons.C’est en soi suffisant pour prouver que la communication non verbale existe.
On comprend alors que pour que nous ressentions ce qu’il ressent, il faut que son attitude et la nôtre soient similaires.Philippe Turchet tient là un élément central.Car si nous n’avions pas les mêmes codes corporels que l’autre, quand nous sommes dans un état affectif similaire, comment pourrions-nous ressentir ce que l’autre ressent ? L’empathie ne pourrait pas exister sans des codes similaires.Note personnelle : Bien sûr je tiens à nuancer une partie ici, la culture joue également un rôle prépondérant et n’ayant pas partout les mêmes codes, il y a forcément des différences.(Il se trouve que nous sommes un peu en désaccord. Philippe Turchet pense que plus de 95% des gestes ne sont pas liés à la culture, ce qui, je pense, est un peu haut).Mais pourtant il existe une panoplie de gestes qui sont bien universels quel que soit le lieu où vous êtes né et où vous avez grandi.
Note personnelle :
Regardez quelqu’un bâiller dans une pièce, n’importe où dans le monde, il y a de fortes chances que cela produise le même effet chez d’autres personnes présentes par empathie.(Même chez les animaux, il n’y a qu’à observer un reportage sur un groupe de lions couchés dans la savane).
Il vous est peut-être déjà arrivé également de grimacer lorsque quelqu’un se cognait l’orteil ?Mais pourquoi cela ?
La synergologie s’appuie sur la découverte majeure des neurones miroirs par l’équipe de Giacomo Rizzolatti
Ces cellules cérébrales s’activent de la même manière lorsque nous effectuons une action et lorsque nous observons quelqu’un d’autre l’effectuer.
En clair : pour comprendre un geste, notre cerveau le “simule” intérieurement. Cette simulation corporelle est la base de la compréhension mutuelle. Sans apprentissage, nous sommes capables de saisir l’intention derrière un mouvement. C’est ce qui rend le langage corporel universel.
Attention au piège de la “contre-empathie”.Philippe Turchet apporte une nuance cruciale : l’empathie a ses limites !Nos préjugés, notre état de stress ou notre sentiment d’appartenance à un groupe peuvent créer un mur.Si nous percevons l’autre comme un adversaire ou comme quelqu’un de trop différent, nos neurones miroirs “s’éteignent” partiellement. C’est ce qu’on appelle la contre-empathie. Au lieu de simuler son ressenti, nous projetons nos propres peurs ou défenses sur lui.Nos cerveaux deviennent contre-empathiques face à la différence.Quand nous ne connaissons pas l’autre, nous avons le réflexe de le classer dans un autre groupe que le nôtre, un “outgroup”.
C’est une forme de discrimination qui a son utilité dans l’évolution.Celle qui a permis à notre cerveau de choisir nos proches contre les autres en nous incitant à les défendre à tout prix par exemple.Mais en réalité cela va bien au-delà, l’auteur donne l’exemple de deux CV aux compétences et profils égaux, vous choisirez en toute bonne foi la personne dont vous vous sentez le plus proche.La compréhension de ce mécanisme nous pousse justement à briser ce biais pour apprendre à s’ouvrir aux autres et à favoriser la compréhension de l’autre.En comprenant ce mécanisme, on peut aller à l’encontre de ce biais et donc contraindre notre cerveau à cesser de “sécréter” de la contre-empathie.
L’objectif de la synergologie est de réactiver cette empathie lucide.En apprenant à observer les micro-signaux de l’autre (comme la position de ses mains ou l’inclinaison de sa tête), on force notre cerveau à voir l’autre non plus comme un étranger à juger, mais comme un alter ego dont on peut comprendre la logique interne...Une empathie non interrogée peut renforcer des biais plutôt que les corriger. Elle peut nous amener à projeter sur l’autre ce que nous ressentons, plutôt qu’à comprendre ce qu’il vit réellement. Autrement dit, ressentir n’est pas encore comprendre.
Zone expérience personnelle :L’exemple cité plus haut fonctionne toujours.L’une des raisons du blocage de la situation était l’attitude du personnel.En se mettant à plusieurs sur le client, il s’est braqué.En arrivant, moi-même, j’étais dans un biais de contre-empathie : nous contre lui.Sans une observation plus fine, donc sans une forme d’empathie lucide,le problème aurait pu prendre bien plus longtemps à se résoudre voire s’envenimer davantage.
1.3 Pourquoi l’expérience ne suffit pas ?
Le lecteur est ici interrogé sur un point.Après avoir vu les pièges dans lesquels on peut facilement tomber.En se fiant, par exemple, à l’intuition et à l’empathie.Ne pourrait-on pas penser que l’expérience accumulée avec chaque contact relationnel serait le pilier le plus solide à partir duquel on pourrait aborder le langage corporel ?
Le problème qu’il met en lumière ici est que l’expérience humaine repose rarement sur une observation rigoureuse.La personne d’expérience ne raisonnera pas d’un point de vue d’expérience mesurable mais croira avoir de l’intuition. Nous mémorisons en fait des interprétations.Au fil du temps, ces interprétations se transforment en certitudes.Nous croyons avoir vu, alors que nous avons surtout cru comprendre.L’expérience devient alors une intuition renforcée, plus rapide encore, mais pas nécessairement plus juste !
L’expérience peut paradoxalement devenir un frein.Pourquoi ? Parce que notre cerveau a tendance à ne plus voir que ce qu’il connaît déjà.Si vous avez passé vingt ans à croire qu’un collaborateur qui regarde en l’air s’ennuie, vous finirez par ne plus voir les signes subtils qui indiquent qu’au contraire, il est en train de fournir un effort créatif intense.L’habitude fige nos croyances et nous rend aveugles aux exceptions.Dans ce passage, l’auteur nous avertit donc que l’expérience sans méthode est un terrain glissant.
L’auteur utilise l’exemple d’AlphaGo, l’intelligence artificielle qui a battu le champion du monde de jeu de Go, Lee Sedol. Ce qui a stupéfié les experts, ce n’est pas seulement que la machine gagnait, mais qu’elle a joué des coups considérés comme “absurdes” ou “mauvais” par les maîtres humains, car ils ne correspondaient à aucune stratégie connue.Pourtant, ces coups étaient géniaux.
Quel est le rapport avec le langage corporel ? La machine n’a pas “d’intuition” au sens humain : elle analyse des millions de données factuelles sans préjugés.La synergologie propose une démarche similaire : s’appuyer sur une base de données rigoureuse (le lexique des gestes) pour voir ce que nos habitudes nous empêchent de voir.
Philippe Turchet nous met donc en garde contre les idées reçues erronées que nous pouvons avoir et qui nous aveuglent.Il donne l’exemple du célèbre geste du croisement des bras en s’appuyant sur la distinction entre un signe corporel et une attitude corporelle.
Je cite :Le croisement des bras est un croisement de fermeture lorsque votre interlocuteur recule et s’enfonce dans son fauteuil. Mais, à contrario, votre interlocuteur peut aussi s’avancer en croisant les bras. Intéressé, il se rapproche de vous pour mieux vous écouter. Son croisement de bras est très loin d’être un signe de fermeture.La signification du croisement des bras est déterminée par le signe du croisement des bras, certes, mais auquel doivent être associés l’avancée ou le recul du corps. Le problème est que si on ne vous a pas expliqué ce phénomène, chaque fois qu’une personne croisera les bras, vous la trouverez fermée. Ce ne sera pas vrai, mais comment pourrez-vous le savoir, si vous n’êtes pas préparé à le comprendre ?
Il donne ensuite deux autres exemples d’idées reçues répandues mais pas toujours vraies : le sourire est bienveillant et les menteurs ne regardent pas dans les yeux.On comprend alors que l’expertise ne consiste pas à avoir tout vu, mais à savoir précisément quoi regarder, comment le regarder et à quel moment suspendre l’interprétation.
Cette distinction est déterminante pour la suite de l’ouvrage. Elle explique pourquoi la synergologie ne se présente pas comme un art du ressenti, mais comme une discipline d’observation. Une discipline qui accepte l’incertitude, qui travaille avec des probabilités plutôt qu’avec des certitudes, et qui vise avant tout à réduire les erreurs d’interprétation plutôt qu’à produire des verdicts rapides.La synergologie ne repose pas sur le “ressenti” (souvent pollué par notre état interne), mais sur une observation structurée. C’est une discipline qui demande de désapprendre pour réapprendre à voir.
1.4 Pourquoi la synergologie propose une méthode structurée ?
Le langage corporel, à cette étape de notre réflexion dans le livre, pourrait sembler garder ses mystères intacts.Nos outils naturels comme l’intuition pour la rapidité, l’empathie pour le ressenti et l’expérience pour le recul nous sont indispensables, mais ils montrent vite leurs limites comme l’auteur a pu nous le démontrer.L’auteur cite alors Edward Sapir (linguiste et anthropologue américain), le non-verbal a longtemps été perçu comme “un code secret et élaboré qui n’est écrit nulle part, connu de personne et compris par tous”[5]. En d’autres termes : on sent que ça parle, mais on ne sait pas trop ce que ça dit.
Heureusement, deux outils modernes ont ouvert un véritable eldorado pour la compréhension de l’humain : la résonance magnétique (IRM) et le numérique.
L’IRM a permis de confirmer une hypothèse qui conditionne toute la synergologie : la même attitude corporelle adoptée inconsciemment par deux personnes différentes a-t-elle la même signification ?La réponse des neurosciences est catégorique : Oui. En observant les neurones miroirs, on s’est aperçu que le geste effectué par notre interlocuteur a le même sens pour lui que pour nous.Nous comprenons l’autre par le ressenti.Le numérique lui a permis d’avoir des sources infinies d’images à étudier.
Une chose qui avant cela était impossible à faire à grande échelle.Grâce au numérique, des gestes pouvaient être étudiés et leurs significations confirmées en les retrouvant encore et encore dans des situations similaires.Mais parallèlement à ces avancées technologiques, un autre courant de recherche s’est développé autour de ce que l’on appelle aujourd’hui l’embodiment.Il repose sur une idée fondamentale : le corps et le cerveau ne fonctionnent pas comme deux entités séparées.Le corps influence les pensées, les émotions et les décisions, tout autant que le cerveau influence les attitudes corporelles.Observer le corps devient alors une voie légitime pour accéder aux processus mentaux.
Une étude célèbre montre que le simple fait de tenir un crayon entre ses dents (activant les muscles du sourire) rend un dessin animé plus drôle aux yeux de l’observateur [6].Le corps et le cerveau s’influencent mutuellement dans une boucle constante.
Que faisons-nous alors de ces nouveaux moyens pour décoder enfin ce code secret ?C’est ici que la synergologie intervient en proposant une méthode rigoureuse pour ne plus laisser ces signaux nous “filer entre les doigts” :
Les limites de l’observation instinctive : On ne peut pas se contenter de “sentir”. Il faut une discipline qui apprend à observer avant d’interpréter.
Le rôle d’un lexique partagé : Pour sortir du flou, il faut nommer. On ne peut voir réellement que ce que l’on a appris à regarder. Le numérique a permis de décortiquer ces images pour créer un référentiel stable.
Le principe fondamental : On n’interprète jamais un geste seul. On observe des tendances et des croisements d’indices (cognitifs, émotionnels et relationnels).
Expérience personnelle :Pour ma part, passer d’une observation et d’une réaction intuitive (voie rapide) à une méthodologie plus structurée (voie lente) a très largement amélioré mes interactions et ma gestion des conflits.C’est un chemin à prendre qui parfois est compliqué mais les bénéfices en valent vraiment le coup.
DEUXIÈME PARTIE : Le lexique corporel, apprendre à observer le corps sans le réduire à un code
Après avoir montré pourquoi le langage corporel a longtemps résisté à toute tentative de structuration, Philippe Turchet peut enfin entrer dans le cœur de sa proposition. Si le non-verbal n’est ni un mystère impénétrable ni un code magique, alors il devient possible de l’observer de manière méthodique. C’est précisément l’objectif du lexique corporel développé dans ce livre.
Le terme de lexique pourrait laisser penser à une simple liste de gestes assortis de significations toutes faites. Or, la démarche est à l’opposé de cette idée. Le lexique synergologique n’a pas pour vocation de produire des interprétations automatiques. Il sert avant tout à nommer ce qui est observable, afin de pouvoir le comparer, le croiser et l’analyser dans le temps et dans la relation.Nommer un élément corporel ne revient pas à lui attribuer une intention. Cela permet simplement de décrire avec précision ce qui se manifeste. Cette distinction est fondamentale. Là où une lecture intuitive cherche immédiatement du sens, le lexique impose un temps d’arrêt. Il oblige à regarder avant de conclure. Il transforme l’observateur en collecteur d’indices plutôt qu’en juge.Cette posture change profondément la manière d’aborder le langage corporel. Observer devient un acte actif, conscient et structuré.C’est dans cet esprit que l’auteur explore dans le reste de l’ouvrage l’ensemble des signes que le corps délivre.Dans un ensemble global, et non pas geste par geste.Chaque geste manifeste quelque chose qui s’interprète avec un ensemble de signes.
Le lexique du livre étant particulièrement riche, il est impossible dans un résumé comme celui-ci de détailler chaque point.Les grandes lignes seront donc abordées.
2.1 L’angle du visage : Ouverture émotionnelle ou vigilance cognitive
Le visage n’est pas symétrique dans ses expressions. La synergologie nous apprend à diviser le visage en deux “hémivisages” aux fonctions distinctes :
L’Hémivisage gauche (le versant du lien) : Relié à l’hémisphère droit du cerveau, c’est le côté del’émotion, de la spontanéité et du partage.
Signification : Présenter ce profil indique une recherche de complicité et de confiance.
Exemple biologique : Les mères portent plus souvent leur bébé à gauche, exposant ainsi naturellement leur hémivisage affectif au nouveau-né [7].
L’Hémivisage droit (le versant du contrôle) : Piloté par l’hémisphère gauche, il est le siège de la logique, de l’analyse, de la vigilance [8] et de la réflexion critique.
Signification : Pivoter pour présenter ce profil signale une prise de distance ou une volonté de maîtriser la situation.
Application : En négociation, ce pivot permet de savoir si l’autre est en mode “analyse critique” (droite) ou “relationnel” (gauche).
Expérience personnelle :Observez vous-même vos changements d’hémivisage dans vos conversations, ou observez si vous avez tendance à avoir votre hémivisage gauche plus souvent sollicité lors de vos micro-expressions.Pour ma part, je sais que j’ai une claire tendance effectivement à avoir plus d’expression du côté gauche de mon visage et j’ai observé à de nombreuses reprises cette tendance chez autrui.
2.2 Les yeux : Entre émotions, attention et activité mentale
Si le regard est intuitivement associé à la sincérité, la synergologie en propose une lecture structurée en plusieurs niveaux :
Le blanc et le noir de l’œil :
La Sclérotique (le blanc) : Un indicateur de sécurité. Plus on voit le blanc sous l’iris, plus le niveau d’anxiété ou de vigilance est élevé (activation de l’amygdale).
La Pupille (le noir) : Marqueur d’intérêt organique impossible à simuler. Elle se dilate face à ce qui nous plaît ou nous excite, et se rétracte face à ce qui nous déplaît [9].
La direction du regard et l’activité mentale :
Attention : Ce point est controversé. Aucune étude n’a prouvé de lien systématique entre la direction précise des yeux et le mensonge [14]. Cette grille doit être utilisée avec prudence.
J’ai donc décidé de lister les repères qui semblent être les plus fiables afin d’avoir une grille de lecture la plus juste possible sans s’embarrasser des marqueurs à peu de valeur.
Les repères les plus fiables :
Verticalité : Les pensées positives sont souvent évoquées vers le haut, les pensées négatives vers le bas.
Évitement : Quand une personne réfléchit, ses yeux quittent souvent l’interlocuteur pour se diriger vers une zone libre de l’espace afin de traiter l’information.
Durée : Le regard se raccourcit en cas de difficulté et s’allonge lorsque l’on est à l’aise ou attiré par l’autre.
Pour aller plus loin, je vous invite à lire mon article sur le langage des yeux ici.
2.3 Le visage, centre de tri émotionnel
Le visage transmet très vite des états internes, parfois avant que la personne n’en ait conscience.
Front : les mouvements du front participent à la compréhension émotionnelle : leurs absences par exemple, réduisent la compréhension d’un texte affectif d’environ 20 % selon l’auteur. Certaines rides horizontales sans mouvement des sourcils peuvent accompagner une peur masquée.
Sourcils : baromètre expressif universel. La tristesse se manifeste en forme d’un pic de montagne (/oo), la colère en V (o\/o), la“ride de la glabelle”, entre les deux yeux pour Philippe Turchet est le marqueur de la colère répétée.Philippe Turchet insiste aussi sur les coordinations possibles avec d’autres zones comme les épaules.
Bouche : zone très expressive qui charge les mots d’affects. La visibilité des dents du haut est un repère d’émotions agressives, tandis que celle des dents du bas est plus fréquente dans des états d’appréhension.
2.4 Les autocontacts, quand le corps régule l’esprit
Se gratter ou se toucher répond souvent à une micro-démangeaison liée à une tension ou une pensée retenue : c’est une logique d’homéostasie.Chaque zone peut apparaître dans des contextes légèrement différents. Mais encore une fois, Turchet met en garde : aucune zone ne délivre une vérité isolée. Ce qui compte, c’est la cohérence entre :
la zone touchée
la répétition du geste
le moment dans l’échange
et les autres signaux corporels présents
Pour le lecteur, cette approche transforme profondément la manière d’observer une interaction.
Sans grille méthodique, un geste d’auto-contact passe souvent inaperçu ou est interprété de façon caricaturale. Avec le lexique synergologique, il devient un signal faible mais utile, qui invite à affiner l’écoute plutôt qu’à conclure.
Dans la pratique, cela peut se traduire par des ajustements très simples :
ralentir la conversation
laisser un silence supplémentaire
reformuler une question
ou vérifier la compréhension de l’autre
Le but n’est jamais de piéger l’interlocuteur, mais d’améliorer la qualité de la relation en tenant compte de ce que le corps laisse entrevoir.Le nez, zone phare des auto-contacts du visage
Oubliez Pinocchio. Le nez signale surtout une activité interne à réguler.
Sous le nez : tendance au non-dit.
Ailes du nez : tendance à un rejet ou un agacement.
Haut du nez : tendance à la réflexion ou à l’évaluation.
D’autres exemples de zones et d’interprétations possibles (à titre d’exemple car encore une fois tout ne peut pas être résumé ici) :
Cou : signe que “quelque chose ne passe pas ”. Menton haut dans un grattage de domination où la personne forme un V avec le pouce et l’index autour du cou, comme une corde, et baisse la tête quand c’est un signe qu’elle se sent piégée ou acculée par une question à laquelle elle n’était pas préparée.
Torse et ventre : Zone centrale par excellence, le torse est lié à l’estime de soi. Comme le gorille dominant, l’être humain associe le volume du torse à sa puissance [10]. De manière générale, ce sont des zones liées à l’ego et aux possessions symboliques, avec des variations latéralisées.
Dos, Bras et jambes : lecture surtout dynamique (recul ou avance du corps pendant le geste) et signes d’action empêchée sur les bras et les jambes.
2.5 Les mains
La position des mains et la hauteur des poignets renseignent sur la place prise dans l’échange : dominance, retrait ou écoute.
Symbolique : L’auteur distingue l’usage de la main gauche (intimité et conscience de soi) et de la main droite (vigilance et extérieur).
Objets : ils deviennent des supports. Éloigner ou rapprocher un verre, boire sans soif comme technique de repli, ou micro-frappes comme volonté de clore la discussion.
2.6 Espace et temps
Pour l’Espace : le changement de position sur une chaise par exemple est plus informatif que la position elle-même. S’avancer traduit un rapprochement, reculer une prise de recul. Une bascule vers la droite indique une stimulation forte, vers la gauche une énergie plus passive.
Pour la dimension temporelle, l’auteur nous apprend qu’une personne prend une décision avant d’en être elle-même consciente.Son corps révèle ses choix avant même que son esprit ne les ait formulés.
Cette découverte ne relève pas de la science-fiction, mais de recherches initiées il y a 50 ans par Benjamin Libet. Ses expériences ont démontré un processus en trois étapes :
Le cerveau décide (à notre insu)
Le corps agit
La conscience enregistre l’action
Le néocortex n’est en réalité que la “chambre d’enregistrement” de décisions prises plus profondément dans le cerveau. Notre conscience n’est pas à l’origine du processus, elle est le dernier maillon chargé de donner un sens logique à une action déjà amorcée.
Grâce à l’imagerie par résonance magnétique (IRM), le chercheur John-Dylan Haynes a montré que ce délai peut atteindre jusqu’à 10 secondes [11]. Dans la vie de tous les jours, cela signifie que si vous observez attentivement votre interlocuteur, vous pouvez “voir” sa pensée infuser avant qu’il ne la verbalise.
Pourquoi lire le corps, ce n’est pas consulter un dictionnaire ?
Aucun indice (direction, pupille, hémivisage, auto-contacts, espace) ne se suffit à lui-même. C’est leur combinaison et leur évolution dans le temps qui permettent d’ajuster son propre rythme de communication et d’éviter les incompréhensions. Plutôt que de “deviner”, l’observateur devient attentif au processus interne de son interlocuteur.
C’est suivre une dynamique, croiser les indices et repérer les bascules qui précèdent souvent la formulation consciente.
TROISIÈME PARTIE : La relation, lire une interaction plutôt qu’un individu
L’être humain n’est pas qu’une simple machine organique faite de muscles et de neurones. Philippe Turchet nous avertit : l’interprétation du comportement ne peut se réduire à la somme de signes corporels isolés. Le langage corporel n’existe pas en dehors de la relation. Nous changeons selon la personne en face de nous, et l’autre change à notre contact. Faire de la synergologie, c’est donc marier un lexique précis à une véritable théorie de la relation humaine.
3.1 L’influence du regard : Effets Pygmalion et Golem
Le regard de l’autre n’est pas neutre, il façonne nos capacités.Ce phénomène, théorisé par Rosenthal et Jacobson, montre que nos attentes inconscientes influencent directement les performances d’autrui.
L’Effet Pygmalion : Un regard valorisant (considérer l’autre comme “intelligent”) améliore ses résultats réels [12].
L’Effet Golem : À l’inverse, un regard dévalorisant ou suspicieux fait chuter les performances [13].
On peut également citer :
L’effet Othello : Le malaise créé par la peur de ne pas être cru finit par polluer la sincérité de l’échange.
Les biais de suspicion : Le stress peut trahir le corps (exemple : transpiration) et être interprété à tort comme un mensonge, renforçant l’effet Golem.
Dans la vie quotidienne, ces biais sont dévastateurs, notamment en cas de suspicion.
3.2 L’Espace d’Authenticité : Le modèle ARE
Pour contrer ces biais, la synergologie préconise la création d’un “espace d’authenticité”, un cocon relationnel basé sur l’illusion raisonnable (l’acceptation d’une égalité et d’une transparence mutuelle). Cet espace repose sur trois piliers :
Assertivité (A) : Exprimer sa pensée tout en respectant l’interlocuteur.
Réflexivité (R) : Écouter l’autre en admettant la possibilité d’avoir tort.
Empathie (E) : Pratiquer l’absence de jugement pour éviter la “contre-empathie” inconsciente.
Détecter la “désertion” relationnelle
Dans cet espace, le langage corporel est fluide. Cependant, dès qu’un malaise survient, le système amygdalien active des réflexes de défense.
Si les signes de fermeture ne sont pas repérés, l’interlocuteur “déserte” l’authenticité pour une attitude opaque.
L’enjeu est d’identifier les fermetures immédiates ce qui permet de ramener l’autre vers un dialogue ouvert avant que la relation ne se cristallise dans le conflit.
Pour mieux comprendre ces concepts, je vais donner un exemple concret.
Exemple personnel :À la fermeture d’un commerce, un client a forcé le passage pour entrer. Les sourcils froncés et le buste en avant, il était prêt à l’affrontement verbal. Mécontent que je lui refuse l’accès, alors que je lui avais indiqué que le magasin était fermé de loin par un geste.C’était la désertion, il était déjà en mode combat contre mon refus.
Au lieu de bloquer physiquement directement, j’ai utilisé l’Assertivité en lui disant que je ne peux pas le laisser faire ses achats car le magasin est fermé mais avec Réflexivité, je lui ai demandé s’il pensait que le magasin fermerait plus tard, comprenant donc, avec empathie pourquoi il avait forcé comme cela le passage.
En restant dans l’Empathie sans le juger, j’ai vu ses mains se desserrer et son visage se détendre, ce qui a recréé un espace d’authenticité.Il a compris ma consigne et il est reparti calmement sans que ça parte en vrille en constatant que le magasin était fermé plus tôt qu’il ne le pensait.
3.3 Les Figures d’Autorité : Le “corcept” avant le concept
Philippe Turchet explique que la relation repose sur des postures instinctives. Face à un enjeu, le corps adopte l’une des trois stratégies “corceptuelles” (le corps précède la pensée) :
La figure Conquérante (Au-dessus) : Née de la peur d’être surclassé. Elle cherche le contrôle par l’occupation de l’espace et un regard soutenu.
Signe clé : il détourne le regard en dernier, prend l’initiative du toucher et occupe largement l’espace.
La figure Syntonique (Au-dessous) : Dictée par la peur de l’abandon. Elle cherche la fusion et l’accord.
Signes clés : Hochements de tête fréquents, mains cachées et tête inclinée latéralement.
La figure Vigilante (À l’extérieur) : Issue de la peur de la trahison. Elle se caractérise par une rigidité et une économie de mouvements.
Signes clés : Corps droit et mise en avant de l’hémivisage droit (analytique).
Conquérant, Syntonique ou Vigilant : quel est votre profil de communication ?Faites le test pour vous découvrir et apprenez à décoder celui de vos interlocuteurs ici.
3.4 Stress et nuances : Les versions positives et négatives
Le stress révèle ces traits selon le modèle des “3 F” (Fight, Fly, Freeze).Chaque posture peut être constructive ou conflictuelle par exemple :
Conquérant : En version positive, il prend le leadership et s’impose pour ramener le calme ou protéger un groupe en cas de crise. En version négative, il cherche l’écrasement de l’autre, la provocation gratuite et le passage en force pour ne pas perdre la face.
Syntonique : En version positive, il utilise la soumission apparente pour gagner du temps. En versionnégative, il accumule de la rancœur jusqu’à l’explosion.
Vigilant : En version positive, il est l’expert qui “s’occupe de tout” par souci de qualité. En version négative, il se désengage totalement.
3.5 Décoder le silence : L’émetteur silencieux
Puisque nous passons 50 % du temps à nous taire, le silence est l’espace crucial où se prennent les décisions. L’auditeur n’est pas passif, il est un émetteur silencieux :
Le Conquérant silencieux : Peut-être valorisant ou dénigrant. Attention au profil “toxique” qui utilise un sourire permanent et figé pour masquer un manque d’écoute et créer une emprise.
Le Syntonique silencieux : Applaudit par le regard et les clignements des yeux. Un changement brusque de position signale une opposition latente.
Le Vigilant silencieux : Immobile et droit. Il est soit un allié loyal (positif), soit un opposant désengagé (négatif).
Exemple personnel :
Ici, pour illustrer cela par un exemple. Je peux donner un cas typique, d’un groupe de trois hommes à qui je refusais l’accès d’une boîte de nuit, j’étais le physionomiste :
Le Conquérant : Il gonfle le torse et me fixe avec un sourire figé (toxique) pour me dominer par le regard sans m’écouter.
Le Syntonique : Il hoche la tête pour faire le médiateur, mais s’il change brusquement de posture, sa rancœur va exploser d’un coup.
Le Vigilant : Il reste raide et observe de profil ; soit il est prêt à calmer le jeu (positif), soit il se désengageet me laisse gérer le clash tout seul.
Un outil de navigation
En combinant les versions parlantes et silencieuses, positives et négatives, nous obtenons 12 portraits de la communication. Ce modèle permet d’identifier le moment précis où un interlocuteur quitte l’espace d’authenticité. En repérant ces bascules corporelles, vous gagnez un temps précieux pour ajuster votre dialogue et ramener l’autre vers une co-construction saine.Comprendre que le regard influence les capacités de l’autre et que le corps anticipe la pensée permet de maîtriser l’échange.
Mes expériences de terrain confirment qu’identifier les figures d’autorité et préserver l’Espace d’Authenticité (ARE) sont les clés pour désamorcer les conflits. En écoutant l’émetteur silencieux et en ajustant votre propre posture, vous ne subissez plus la relation, vous la construisez.
3.6 À quoi pense celui qui ne dit rien ?
Avez-vous déjà continué un exposé passionné alors que votre interlocuteur avait “décroché” depuis trois minutes ? Le problème, c’est que par peur de perdre la face, personne n’ose dire : “Je ne comprends rien à ce que tu racontes”. L’autre préfère se taire et faire semblant.
Heureusement, si la personne est un minimum intéressée, son corps va trahir sa confusion par un signal inconscient : l’ERBR (Excentration Rapide et Brève du Regard).
Comment repérer ce “décrochage” ?
Le geste : Les yeux de votre interlocuteur quittent brusquement les vôtres et balayent l’espace (souvent vers le haut ou les côtés).
La durée : C’est très court, moins de 2,5 secondes.
Le sens : C’est une recherche “d’objet mental”. Inconsciemment, la personne cherche le sens de vos mots dans l’espace comme elle chercherait un stylo perdu sur son bureau.
Le retour : Elle revient vite fixer votre regard pour que vous ne remarquiez pas qu’elle était perdue.
Conseil personnel :Si vous voyez ce micro-balayage des yeux, ne posez pas la question frontale “Tu comprends ?” (qui est humiliante). Profitez-en plutôt pour reformuler votre dernière idée ou poser une question douce : “ Est-ce que cette partie te semble claire ou je développe un peu plus ? ”.
C’est un acte de politesse “synergologique” : vous aidez l’autre à raccrocher sans lui faire avouer qu’il était perdu.
3.7 L’autre est-il d’accord ? Repérer les “murs” invisibles
Un désaccord silencieux non détecté finit toujours par saboter la relation. Cherchez les signes de fermeture :
Le retrait : Le corps recule ou penche vers la gauche (émotion négative).
Les micro-démangeaisons : Si l’autre se gratte en vous écoutant, c’est une “aubaine” : il bouillonne intérieurement mais n’ose pas parler.
L’astuce que donne l’auteur ici :Posez une question “hors sujet” (“Que ferais-tu à ma place ?”).Cette “mauvaise” question permet souvent de libérer la “bonne” réponse et de désamorcer le conflit.
3.8 L’autre est-il intéressé ? (La vérité des paupières)
Contrairement aux idées reçues, nous ne clignons pas des yeux que pour les humidifier (3-4 fois par minute suffiraient) [14], mais en fonction de notre charge cognitive.Selon celle-ci, on cligne entre 20 et 40 fois par minute.Quelques exemples que donne l’auteur :
Le signe d’ennui : Une absence de clignements de paupières au passage d’une phrase à une autre indique que l’autre pense à autre chose.
L’illusion du regard fixe : Une personne qui ne vous écoute pas a tendance à vous fixer intensément pour ne pas se faire repérer.
Les types de clignements : On cligne pour enregistrer une information (exogène), pour passer d’une pensée à une autre (endogène) ou pour gérer un trop-plein émotionnel (l’auteur donne comme exemple Dominique Strauss-Kahn lors de son interview, passant de 16 à 156 clignements/minute lors de son entrevue avec Claire Chazal au Journal de 20 heures, TF1, en septembre 2011).
3.9 L’autre souhaite-t-il reprendre la parole ?
Le corps se met en “ordre de marche” quelques secondes avant que la conscience n’en soit informée :
Le menton : Il se relève légèrement.
Les mains : Les doigts se crispent ou bougent.
Si vous voyez ces signes, laissez un silence.L’interlocuteur, qui ne savait pas encore qu’il voulait parler, bondira sur l’occasion.
3.10 Synchronisation ou Complémentarité : Le bon attelage
La synchronisation (le mimétisme) est souvent perçue comme la clé de la relation, mais Philippe Turchet apporte des nuances fondamentales :
La synchronisation naturelle : Elle est inconsciente et fusionnelle. Chercher à se synchroniser consciemment produit l’effet inverse (perte de spontanéité).
La complémentarité : Dans les faits, les relations les plus performantes sont assorties plutôt que synchrones. Un corps qui occupe l’espace appelle naturellement une posture plus “soumise” ou contrôlée chez l’autre.
L’équilibre idéal : On se synchronise sur des micro-gestes (paupières, pupilles) pour se comprendre, mais on reste complémentaire dans la posture globale pour être efficaces (dominance/soumission, action/écoute).
3.11 L’origine de la relation : L’intelligence des bactéries
Philippe Turchet pose une question vertigineuse : d’où vient cette intelligence relationnelle si véloce ? La réponse se trouve dans nos intestins.
Le cerveau entérique : Nos bactéries sont 10 fois plus nombreuses que nos cellules. Elles possèdent leur propre système de communication avant même l’existence d’un cerveau.
Les ancêtres de la communication : Les bactéries pratiquent déjà la solidarité face à la difficulté, l’exclusion des dissidents et les alliances pour la subsistance.
Pour l’auteur nos figures d’autorité (se placer au-dessus, au-dessous ou à l’extérieur) ne sont finalement que le prolongement sophistiqué de ces stratégies cellulaires de survie nées à l’aube de la biosphère.
Dans cette partie l’auteur démontre que la relation n’est pas une addition de signes, mais une dynamique vivante. Comprendre que le regard façonne les capacités de l’autre (Pygmalion/Golem) et que le corps décide avant la conscience offre un temps d’avance stratégique.
L’enjeu est de maintenir l’Espace d’Authenticité (ARE)
QUATRIÈME PARTIE : Décoder la vérité et le mensonge
Débusquer le mensonge exige de faire table rase : le corps ne “trahit” pas le menteur, il le protège. Le menteur utilise souvent ses émotions comme boucliers.
4.1 Les freins au décodage
Notre incapacité à repérer la tromperie vient de trois biais :
L’évolution : Le mensonge est vital (survie animale par exemple : La pieuvre ment sur son apparence pour se fondre dans son environnement). Chez l’enfant, savoir mentir vers 5 ans prouve l’acquisition d’une intelligence normale (théorie de l’esprit).
Le cerveau : L’amygdale cherche la confiance plutôt que la vérité. Elle favorise ceux qui “présentent bien” et suspecte les anxieux.
La bienveillance : Plus on est empathique, plus on est crédule. L’ocytocine inhibe la lecture des signaux négatifs [15].
4.2 Le mythe de la nervosité
La synergologie a abandonné la recherche du malaise. Un innocent peut être nerveux par peur d’être mal jugé (Effet Othello), tandis qu’un menteur préparé sera souvent calme et rigoureux dans ses mouvements pour ne pas paraître suspect.
4.3 Le visage : modèle du “ Millefeuille ”
Le visage cache plusieurs couches d’intentions.
Émotions composites : Plusieurs émotions coexistent sans se mélanger.
Émotions hétérogènes : Le corps produit des signaux contradictoires pour s’équilibrer (ex : sourire au milieu des pleurs).
États trompeurs : L’alexithymie (incapacité à nommer ses émotions) ou l’émotion déniée peuvent ressembler à du mensonge sans en être.
4.4 Les trois visages de la vérité
Dans notre quête de la vérité, nous mélangeons souvent trois concepts distincts : la sincérité, l’authenticitéet la véracité. Pour Philippe Turchet, cette confusion est l’une des raisons majeures pour lesquelles le mensonge nous échappe.Il les distingue de cette façon :
La Sincérité (Émotions) : Cohérence entre ressenti et expression. On peut être insincère sans mentir sur les faits.
Quelqu’un vous dit qu’il va bien, mais son visage exprime de la tristesse. Cette personne manque de sincérité (elle cache son émotion), mais elle ne ment pas au sens strict. Elle protège simplement son intimité.
L’Authenticité (Relation) : Transparence dans l’échange. Un manque d’authenticité (politesse) n’est pas un mensonge.
C’est le cas lorsque vous dites à votre patron que son idée est “géniale” pour ne pas le froisser, alors que vous la jugez mauvaise. Vous ne mentez pas sur des faits, vous ajustez votre discours pour préserver l’équilibre relationnel.
La Véracité (Faits) : Seul domaine du mensonge pur. Elle se mesure à la charge mentale.
Dire la vérité est fluide et demande peu d’énergie.Mentir oblige le cerveau à un effort colossal. Il doit inventer une version, la comparer à la réalité, vérifier sa crédibilité et la formuler tout en surveillant ses propres gestes.
4.5 Les trois stratégies du menteur
Le comportement du menteur dépend d’une seule question : “L’autre peut-il savoir que je mens ?” Selon la réponse, il adoptera l’un des trois profils que nous avons déjà étudiés :
Conquérant : Outré et dominant (s’il se pense intouchable).
Syntonique : Trop coopératif et gentil (pour éviter les soupçons).
Vigilant : Muet et rigide (s’il se sait démasqué).
4.6 Les quatre principes cognitifs du mensonge
Plutôt que des signes isolés, on observe la surcharge cognitive du menteur :
Les Yeux : Le menteur soutient trop le regard pour séduire et surveiller. Il est incapable de “vagabondage mental” (être dans la lune).
Le Corps incarné : La vérité active la mémoire profonde (odeurs, sensations). Le menteur, lui, utilise le cortex préfrontal : il prend du recul, parle au “on” ou à la forme passive, et ses gestes sont des mimes sans vie.
Les Occurrences : Le menteur utilise des gestes d’engramme (frotter ses doigts pour trouver des mots crédibles) et adopte le "syndrome du corps parfait” (immobilité forcée des jambes et du buste).
Le Rythme :
Polyrythme (Vérité) : Gestes fluides et dissymétriques qui précèdent la parole.
Monorythme (Mensonge) : Corps symétrique, gestes et paroles simultanés.
Une astuce qui vaut de l’or de l’auteur :Pour faire émerger la vérité, évitez l’interrogatoire. Posez des questions concrètes et ouvertes (qui stimulent la mémoire profonde) pour saturer la charge mentale du menteur sans déstabiliser l’innocent.Envie d’aller plus loin et de repérer concrètement les signes du mensonge ? Je détaille les indicateurs scientifiques dans cet article : Les 4 signes scientifiques qui trahissent un menteur.
Conclusion sur “Le grand livre de la synergologie” de Philippe Turchet :
Le livre de Philippe Turchet est bien plus qu’un manuel de décodage. C’est une invitation à changer de regard sur l’autre et sur soi-même.En nous apprenant que le corps précède la pensée et en décryptant également nos stratégies relationnelles, l’auteur nous donne les clés d’une communication plus authentique et plus efficace.
La grande force de cet ouvrage est de nous libérer des stéréotypes (comme le mythe du menteur nerveux) pour nous offrir une méthode rigoureuse basée sur la charge mentale et la cohérence corporelle.
Il ne se contente pas, comme beaucoup d’ouvrages le font, de nous offrir un simple dictionnaire d’expressions et de gestes.Mais il entre en profondeur dans les dynamiques de nos relations.Afin d’offrir un éventail le plus large possible d’indices à corréler pour comprendre vraiment l’autre.
Points forts et points faibles
Points forts :
Beaucoup de références scientifiques : Le livre s’appuie sur les neurosciences et des études comportementales solides (Libet, Haynes, Damasio) pour une grande partie du livre. Ce qui est particulièrement appréciable dans un domaine si difficile à étudier scientifiquement.
Approche humaine : Ne se limite pas à un catalogue de gestes, mais place la relation et l’empathie (ARE) au centre.
Déconstruction des mythes : Casse les idées reçues sur le mensonge et les émotions.
Applicabilité immédiate : Des outils concrets pour le management, la vente, le coaching ou la vie de famille.
Points faibles :
Pas de consensus scientifique : L’étude du langage non verbal, se heurte à une difficulté méthodologique réelle. Isoler un geste, le reproduire en laboratoire et en mesurer l'effet de manière contrôlée est un exercice particulièrement complexe. Les comportements humains sont contextuels, multifactoriels et difficilement standardisables ce qui rend leur “validation scientifique rigoureuse” difficile, voire impossible dans certains cas.Il faut donc accepter de se fier parfois à la parole, à l’expérience et à l’expertise de l’auteur sans forcément toujours avoir des études scientifiques qui valident cela.
Absence de “Recette miracle” : Peut décevoir ceux qui cherchent un dictionnaire simple “un geste = une définition”.Demande une pratique régulière pour ne pas surinterpréter.
Ma note :
★★★★☆
Ce livre est une lecture indispensable pour quiconque souhaite passer du statut d’observateur passif, à celui d’acteur de la relation. Il demande de l’humilité (accepter ses propres biais) mais la récompense est immense : une compréhension de l’invisible, qui transforme radicalement la qualité de nos échanges.Philippe Turchet nous offre là, un ouvrage remarquablement construit et complet.Je le recommande donc fortement, à toutes les personnes qui s’intéressent de près ou de loin à la communication et aux relations humaines.
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Sources et références :
[1] Willis, J., & Todorov, A. (2006). First impressions: making up your mind after a100-ms exposure to a face. Psychological science, 17(7), 592–598.
[2] Emotional networks and motor control: a fearful view. Joseph E. LeDoux
[3] Ramsey, J. L., Langlois, J. H., Hoss, R. A., Rubenstein, A. J., & Griffin, A. M. (2004). Origins of a stereotype: categorization of facial attractiveness by 6-month-old infants. Developmental science, 7(2), 201–211.
[4] Journal of Personality and Social Psychology 2000. Vol. 78, No. 5, 837-852
[5] Darnell, R. (1990). Edward Sapir: Linguist, anthropologist, humanist. Berkeley, CA: University of California Press.
[6] Strack, F., Martin, L. L., & Stepper, S. (1988). Inhibiting and facilitating conditions of the human smile: A nonobtrusive test of the facial feedback hypothesis. Journal of Personality and Social Psychology, 54(5), 768–777.
[7] Lateral cradling preferences in humans (Homo sapiens): similarities within families
[8] McGilchrist I. Reciprocal organization of the cerebral hemispheres.
[9] The pupils are the windows to sexuality: pupil dilation as a visual cue to others’ sexual interest. David J. Lick
[10] Robbins M. M. (1999). Male mating patterns in wild multimale mountain gorilla groups. Animal behaviour, 57(5), 1013–1020.
[11] Soon, C. S., Brass, M., Heinze, H. J., & Haynes, J. D. (2008). Unconscious determinants of free decisions in the human brain. Nature neuroscience, 11(5), 543–545.
[12] Pygmalion effect, Wikipédia
[13] Inbar, Jacinto. “Pygmalion, Galatea, and the Golem: Investigations of Biased and Unbiased Teachers.” Journal of Educational Psychology, American Psychological Association, 1982.
[14] Bentivoglio, A. R., Bressman, S. B., Cassetta, E., Carretta, D., Tonali, P., & Albanese, A. (1997). Analysis of blink rate patterns in normal subjects. Movement disorders : official journal of the Movement Disorder Society, 12(6), 1028–1034.
[15] amoth, F., Buclin, T., Pascual, A., Vora, S., Bolay, S., Decosterd, L. A., Calandra, T., & Marchetti, O. (2010). High cefepime plasma concentrations and neurological toxicity in febrile neutropenic patients with mild impairment of renal function. Antimicrobial agents and chemotherapy, 54(10), 4360–4367.

